jeudi 1 décembre 2016

Time travel

Bonsoir, nous allons aborder aujourd'hui le thème du voyage dans le temps. Si certains prédisent la possibilité scientifique de voyager un jour dans l'espace-temps, le sujet a d'ores et déjà engendré pléthore d’œuvres dans tous les champs artistiques, des plus médiocres aux plus abouties. Des songes de H.G Wells jusqu'aux farces de Retour vers le futur, nombreux sont les auteurs à s'être laissé séduire par les splendeurs du passé ou de l'avenir. Nous nous intéresserons aujourd'hui à deux bande-dessinées - une fois n'est pas coutume ! - présentant des récits atypiques et burlesques de voyages temporels.
Lune de miel à l'âge de bronze premier tome de la série Chronosquad, paru en octobre 2016, scénarisé par Giorgio Albertini et illustré par Gregory Panaccione, mélange avec bonheur différents genres pour créer un récit de science-fiction inédit.
Paris de nos jours, le voyage temporel existe désormais depuis une trentaine d'années. Le procédé, quoique très onéreux, s'est banalisé, offrant notamment des destinations inédites à des touristes amateurs de retour aux sources et de sensations fortes. Une police temporelle, Chronosquad, a néanmoins été créée pour traquer les abus et négligences des voyageurs. Telonious Bloch, médiéviste passionné, vient tout juste d'intégrer cette fameuse brigade lorsqu'on lui confie une mission délicate. Retrouver deux adolescents fugueurs, ayant quitté leur club de vacances en Égypte antique après être entrés en contact par hasard avec des locaux rescapés d'une attaque de pirates crétois. La situation se complique encore lorsque sa collègue Penn est mandée en urgence par leurs supérieurs pour enquêter en parallèle sur une autre affaire fort curieuse. Le meurtre de plusieurs touristes dans une station de ski du Néolithique parmi lesquels un individu qui s'avère être un criminel dangereux évadé d'un bagne du Dévonien, monde préhistorique peuplé de fougères et poissons géants... Il en résulte un récit foisonnant et inventif qui tient le lecteur en haleine, servi par un dessin dynamique aux couleurs rendant à la perfection les différentes époques et ambiances. Je conseille vivement cette bande-dessinée, prévue en quatre tomes, aux publics amateurs d'histoire, de thrillers et de récits à suspense dès le lycée.
Passons à une bande-dessinée plus ancienne, Time is money, paru en version intégrale en juin 2016 rassemble les trois tomes d'un petit chef d’œuvre d'humour absurde d'abord publiés en épisodes dans le magazine Pilote entre 1969 et 1973. 
Sur  une lande inculte et désolée se dresse le manoir du professeur Stanislas, inventeur d'une machine à remonter le temps. Secondé par Timoléon, vendeur de machines à vapeur pour rouler des cigarettes dont il a fait son associé, l'excentrique savant escompte bien mettre à profit son invention pour devenir riche. Commercer à travers le temps en revendant dans le présent à prix d'or des œuvres et inventions acquises dans le passé et le futur. La première mission de Timoléon l'amène à négocier un portrait inédit de la Joconde avec un jeune Léonard de Vinci. Échec total car le célèbre inventeur s'avère déjà brillant technicien mais très médiocre dessinateur. S'ensuivent diverses aventures absurdes et loufoques durant lesquelles, entres autres, les deux compères se perdent dans un futur peuplé de machines temporelles et ramènent accidentellement un brontosaure dans la cave du manoir. Leur situation se complique encore lorsque Joseph le borgne, neveu du professeur Stanislas et trafiquant d'armes recherché par toutes les polices du pays, vient trouver refuge dans leur demeure et leur propose d'aller vendre des armes aux chefs de guerre du passé. Quoiqu'il arrive, comme le résume Timoléon, ils vont chercher la fortune dans le passé, l'avenir et se retrouvent toujours fauchés dans le présent... Je conseille cette excellente bande-dessinée, drôle, caustique et originale à tous les publics dès le collège, vous pouvez en avoir un aperçu numérisé ici.
Terminons par une belle chanson mélancolique sur le passage naturel des années, à bientôt !
 

mercredi 16 novembre 2016

Arrière-saison poétique

Bonjour, ce matin une courte note poétique autour de l'automne, douceur et mélancolie au programme pour s'évader de la rudesse du quotidien. 
Commençons par un poème de Cécile Sauvage (1883-1927), poétesse française autrice d'une œuvre aux accents romantiques tournée vers l'exaltation des sentiments, amour, maternité, passion mystique de la nature qui fut souvent caricaturée. Elle est peu connue du grand public, éclipsée notamment par la gloire de son fils, le compositeur Olivier Messiaen. Depuis quelques années on redécouvre ses travaux d'un œil moins condescendant, ce texte est extrait du recueil "Tandis que la terre tourne" publié en 1910.

Fuite d'automne

Sors de ta chrysalide, ô mon âme, voici
L’Automne. Un long baiser du soleil a roussi
Les étangs ; les lointains sont vermeils de feuillage,
Le flexible arc-en-ciel a retenu l’orage
Sur sa voûte où se fond la clarté d’un vitrail ;
La brume des terrains rôde autour du bétail
Et parfois le soleil que le brouillard efface
Est rond comme la lune aux marges de l’espace.
Mon âme, sors de l’ombre épaisse de ta chair
C’est le temps dans les prés où le silence est clair,
Où le vent, suspendant son aile de froidure,
Berce dans les rameaux un rêve d’aventure
Et fait choir en jouant avec ses doigts bourrus
La feuille jaune autour des peupliers pointus.
La libellule vole avec un cri d’automne
Dans ses réseaux cassants ; la brebis monotone
A l’enrouement fêlé des branches dans la voix ;
La lumière en faisceaux bruine sur les bois.
Mon âme en robe d’or faite de feuilles mortes
Se donne au tourbillon que la rafale apporte
Et chavire au soleil sur la pointe du pied
Plus vive qu’en avril le sauvage églantier ;
Cependant que de loin elle voit sur la porte,
Écoutant jusqu’au seuil rouler des feuilles mortes,
Mon pauvre corps courbé dans son châle d’hiver.
Et mon âme se sent étrangère à ma chair.
Pourtant, docilement, lorsque les vitres closes
Refléteront au soir la fleur des lampes roses,
Elle regagnera le masque familier,
Et, servante modeste avec un tablier,
Elle trottinera dans les chambres amères
En retenant des mains le sanglot des chimères.
Automne par Giuseppe Arcimboldo (1563)

Marie Krysinska (1857-1908), poétesse et écrivaine française d'origine polonaise, elle est également autrice de très nombreux articles sur l'art, la littérature et la musique. On la connait en outre pour être la seule femme membre permanent du groupe des Zutistes.  Le poème ci-dessous est issu du recueil Rythmes pittoresques, paru en 1890.

Chanson d'automne 

Sur le gazon déverdi, passent – comme un troupeau d’oiseaux chimériques – les feuilles pourprées, les feuilles d’or.
Emportés par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment. –
Sur le gazon déverdi, passent les feuilles pourprées, les feuilles d’or. –

Elles se sont parées – les tristes mortes – avec une suprême et navrante coquetterie,
Elles se sont parées avec des tons de corail, avec des tons de roses, avec des tons de lèvres ;
Elles se sont parées avec des tons d’ambre et de topaze.

Emportées par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment,
Elles passent avec un bruit chuchoteur et plein de souvenirs.
Les platanes tendent leurs longs bras vers le soleil disparu.

Le ciel morose pleure et regrette les chansons des rossignols ;
Le ciel morose pleure et regrette les féeries des rosiers et les fiançailles des papillons ;
Le ciel morose pleure et regrette toutes les splendeurs saccagées.

Tandis que le vent, comme un épileptique, mène dans la cheminée l’hivernal orchestre,
Sonnant le glas pour les violettes mortes et pour les fougères,
Célébrant les funérailles des gardénias et des chèvrefeuilles ;

Tandis que derrière la vitre embuée les écriteaux et les contrevents dansent une fantastique sarabande,
Narguant les chères extases défuntes,
Et les serments d’amour – oubliés.
Forge Valley, Scarborough par John Atkinson Grimshaw (1877)
 Terminons en musique avec un hommage à Leonard Cohen, à bientôt !

mardi 1 novembre 2016

Spectres familiers

Bonjour, à l'occasion des fêtes d'Halloween et de la Toussaint, nous allons retrouver la littérature jeunesse pour parler d'histoires de fantômes, les spectres étant à l'honneur en cette période d'hommage aux morts. Les légendes au sujet des esprits nous rappellent que la mort fait partie de la vie, et que les défunts sont parfois moins éloignés de nous que l'on pourrait le croire. Les revenants, qu'ils soient terrifiants, comiques, mélancoliques ou apaisés, peuvent chambouler d'un instant à l'autre l'existence des vivants par leurs revendications pas toujours très nettement exprimées !
Le fantôme de Thomas Kempe/The Ghost of Thomas Kempe de Penelope Lively, roman paru en 1976, met en scène une chasse au fantôme dans une paisible banlieue anglaise.
Le jeune James, ses parents et sa sœur viennent de s'installer dans une ancienne maison nouvellement restaurée. Très vite des incidents étranges s'y multiplient, portes qui claquent, courants d'air troublants, objets qui se déplacent, etc. Ces faits sont vite imputés à James, connu pour son tempérament facétieux, qui a, cette fois, bien du mal à prouver son innocence. Ce n'est tout de même pas lui qui a pu rédiger ces surprenants messages, disséminés ça et là, écrits d'une plume que l'on dirait issue de la Renaissance et signés d'un certain Thomas Kempe... Aidé par sa voisine, la vieille veuve Verity et d'autres complices, dont un exorciste, James se met à la recherche du revenant. La découverte d'un vieux journal oublié depuis des lustres, rédigé par un petit garçon qui aurait vécu dans sa demeure longtemps auparavant et rencontré le spectre, lui apportera certaines révélations qui permettront à terme au fantôme de Thomas Kempe, érudit bougon, amateur de fines plaisanteries, de réintégrer son caveau, avec sa pipe et son chapeau. Je conseille ce charmant petit roman, rédigé avec un humour et une vivacité tous britanniques à tous les publics dès l'âge de neuf ou dix ans.

Fantômes/Ghosts de Raina Telgemeier, paru en France en octobre 2016, est une belle bande-dessinée fantastique qui aborde avec justesse les thèmes de la mort et de la maladie.
Catrina, onze ans, vient d’emménager avec sa famille à Bahia de la Luna sur la côte californienne réputée pour son air pur et vivifiant qui serait bénéfique à Maya, sa petite sœur atteinte de la mucoviscidose. La ville qui abrite une important communauté hispanique est également réputée pour sa célébration du jour des morts, que l'on veut joyeuse et colorée en Amérique latine. Un endroit parfait pour les personnes à la santé délicate et les amateurs de fantômes, car dans cette bourgade ceux-ci vont et viennent parmi les vivants, sans que leur présence provoque d'étonnement ou de gène.
Si l’exubérante petite Maya se fait très vite à sa nouvelle vie, ce n'est pas le cas de Catrina qui ne parvient pas à accepter ces spectres familiers. Qui sont-ils ? Y-a-t-il parmi eux des membres de sa propre famille ? Elle s'inquiète également de leur influence sur la santé de sa cadette, leur souffle trop froid ne risquerait-il pas d'emporter le sien ? Il lui faudra du temps et du courage pour se confronter réellement aux revenants, accepter et s'émerveiller de leur présence et supporter le fait qu'un jour peut-être, Maya la quittera. Il résulte de cette histoire un bel album aux couleurs vives que je conseille à tous les publics à partir de la fin du primaire.
Terminons en musique avec une ritournelle de Brassens, à bientôt !

lundi 17 octobre 2016

Réhabilitation

Bonsoir, aujourd'hui retour à la mythologie de la Grèce antique, la matière des récits légendaires dont l'origine se perd dans les méandres du temps les rend par nature très plastiques à diverses interprétations, à chaque artiste et à chaque époque ses outils et ses préférences. A l'heure actuelle de plus en plus d'autrices se penchent vers des figures féminines mythiques pour leur donner un nouvel éclairage. Ayant été juste là traitées par des hommes, ils en ont souvent gardé une image unidimensionnelle sexiste, en particulier dans les cas de personnages tragiques. Je me propose de vous présenter deux relectures des légendes de Clytemnestre et Médée, en roman et en bande-dessinée. Apologie pour Clytemnestre de Simone Bertière, roman paru en 2003 retrace l'épopée de la famille des Atrides vue par les yeux de Clytemnestre, épouse et meurtrière du dernier roi d'Argos. 
C'est du fonds des Enfers où elle s'ennuie depuis plus de trois mille ans que l'ancienne reine d'Argos prend la parole. Riche de l'expérience et des méditations auxquelles elle a eu le temps de se consacrer dans le séjour des morts, Clytemnestre se lance dans sa propre apologie, non pour tenter de s'exonérer de son crime mais pour l'expliquer et remettre en perspective ses choix et sa destinée imbriquée dans celle d'une lignée maudite. Entre une sœur divine, la belle Hélène dont l'enlèvement fut le déclencheur de la guerre de Troie, un époux couvert de gloire, Agamemnon, dont on oublia bien vite qu'il avait sacrifié leur fille Iphigénie pour favoriser son départ à la guerre, et des enfants aux vies pathétiques, son personnage fut vite passé sous silence ou diabolisé. Elle entreprend donc, avec une liberté de ton et d'humour ironique très modernes de conter les différents épisodes de ce cycle mythique, donnant plus de chair et de caractère aux personnages, et jouant avec bonheur sur les anachronismes et les références aux précédentes œuvres de différents auteurs, Homère, Eschyle, Racine ou encore Giraudoux. Il en résulte une excellente lecture, au style riche et enjoué, invitation à découvrir la mythologie et s'initier aux classiques, à découvrir dès le lycée.

Médée série de bande-dessinée scénarisée par Blandine Le Callet et illustrée par Nancy Peña, compte pour l'instant trois tomes parus entre 2013 et 2016, narrant la légende de la célèbre reine infanticide
Médée est surtout connue pour être la magicienne barbare qui aida Jason et les Argonautes à conquérir la toison d'or que détenait son père le puissant roi de Colchide, trahissant les siens et fuyant son pays. Des années plus tard elle assassina leurs enfants lorsque son mari la répudia. Entre ces deux épisodes, le mythe rapporte une série d'aventures, de crimes et d'exils qui font de Médée un emblème de la démesure et de la malfaisance féminine. Les autrices reprennent la légende de manière à la fois fidèle et nuancée, en la plaçant dans un contexte historique réaliste où Médée, narratrice vieillie, exilée dans une petite île déserte, peut enfin faire entendre sa voix derrière les exagérations et calomnies répandues sur sa personne. On découvre le parcours d'une jeune fille, de l'insouciance de l'enfance, bercée de jeux et de leçons de science, à l'âge adulte où, seule parmi des rois et princes travaillés par leurs rancœurs et complots, la princesse devra faire des choix risqués et user de ses connaissances pour survivre, quitte à les retourner contre ceux qui se dressent sur son chemin. Je conseille vivement cette superbe bande-dessinée au propos intelligent et au dessin délicat et fouillé à tous les publics dès le lycée.
Terminons par les rythmes d'une chanteuse franco-marocaine, à bientôt !