dimanche 23 juillet 2017

Camera obscura

Bonjour, ce matin retour à la bande-dessinée, et aux merveilles artistiques et technologiques du Moyen-Âge injustement méprisées, avec Stupor Mundi long et foisonnant roman graphique paru en juin 2016, scénarisé et illustré par le dessinateur franco-tunisien Néjib. Une intrigue entre science, religion et pouvoir rappelant le Nom de la Rose.
La scène s'ouvre au début du treizième siècle, sur une côte des Pouilles où l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, monarque éclairé surnommé la "Stupeur du monde", a édifié Castel del Monte, forteresse refuge de tous les plus prestigieux érudits du monde connu. Hannibal Qassim El Battouti, savant arabe chassé de Damas, y débarque sur invitation de l'empereur en compagnie de sa fille Houdê, paralysée et amnésique depuis la mort mystérieuse de sa mère, et de son esclave El Ghoul, maître assassin repenti. Hannibal ne pourra bénéficier de l'asile et de subventions pour poursuivre ses recherches qu'à condition de mettre au point pour l'empereur l'invention qui lui a valu son exil, une étrange machine capable de fixer des images sur du tissu, grâce à un jeu de lumière. Procédé qui trouvera vite son utilité dans le conflit opposant Frédéric II à la papauté à une époque où toute image, en particulier les représentations religieuses, joue un rôle diplomatique de premier ordre. Et si la photographie avait été mise au point au Moyen-Âge ? Le procédé de la chambre noire étant connu depuis l'antiquité dans une large aire géographique, certains scientifiques auraient pu tenter leur chance... Cet excellent roman graphique joue entre histoire et fiction pour proposer une réflexion fine sur l'instrumentalisation de la science et de la religion en politique. Je le conseille à tous les lecteurs amateurs de thriller et d'histoire dès la fin du collège.
Terminons sur un chant médiéval marin, je pars en vacances et reprendrai le blog à la
fin du mois d'août, bon été à tou-te-s !

mercredi 5 juillet 2017

Condition d'exilé

Bonsoir, aujourd'hui, nous allons vous présenter Americanah de l'autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, long roman paru en France en 2014, brassant de nombreuses thématiques, entre autres l'exil et ses répercussions sur l''identité culturelle, ethnique, politique, sujets qui soulèvent bien des polémiques à l'heure actuelle dans notre monde globalisé où les déplacements de population, qu'ils soient motivés par des raisons de survie ou diverses étapes d'un cheminement de vie personnel, se sont accélérés.
Le récit s'ouvre sur les rues de Princeton, coquette banlieue de la côte est des États-Unis. Ifemelu, jeune femme originaire du Nigeria devenue blogueuse et conférencière à succès s'apprête à retourner dans son pays natal, quitté treize ans plus tôt. Elle s'est expatriée très jeune pour poursuivre ses études à Philadelphie, sans penser s'y installer, laissant derrière elle sa famille et son petit ami Obinze, grand admirateur de l'Amérique qui comptait bien la rejoindre rapidement. C'était sans compter la malice du destin qui a mené les deux jeunes gens sur des chemins fort différents à travers trois continents avant leurs retrouvailles. Obinze tente en vain d'immigrer avant de devenir un homme d'affaire prospère, tandis qu'Ifemelu est confrontée aux États-Unis à sa condition d'exilée, jonglant avec des problématiques auxquelles elle ne s'attendait pas. Survivre avec une bourse d'étudiante vite trop maigre pour l'opulence du pays, construire sa vie et trouver ses repères au sein d'une population où elle se trouve désignée comme femme noire quand sa couleur de peau n'avait jamais eu aucune importance auparavant. Voilà un roman généreux et intelligent, tour-à-tour récit d'apprentissage, satire sociale mordante qui n'épargne personne, saga familiale et amoureuse humoristique et tendre, que je recommande à tous les publics, en particulier aux férus de voyage et de sociologie, dès le lycée.
 
Terminons sur un air de jazz, à bientôt !

samedi 17 juin 2017

Fantasy protohistorique

Bonsoir, aujourd'hui nous allons parler de fantasy et de préhistoire, deux termes qui semblent s'exclure tant ce genre littéraire est habituellement associé à des univers médiévaux. Tout au milieu du monde, très bel ouvrage paru en avril, rédigé à quatre mains par Mathieu Rivero et Julien Bétan, illustré par Melchior Ascaride, échappe à cette règle. Ce court roman entraîne ses lecteurs dans un monde obscur des temps anciens, imprégné de magie et hanté par de puissants esprits.
Le récit débute au sein d'un petit village côtier dont la relique sacrée, une dent de géant, se décompose inexorablement. Les signes néfastes s'accumulent, la pêche est moins abondante, les troupeaux enfantent des rejetons difformes. Face à la perspective d'un désastre imminent, la communauté prend la décision d'envoyer leur vieux chamane, secondé de son disciple et d'une jeune guerrière, au mythique ossuaire des géants pour en ramener une nouvelle relique capable de restaurer leur prospérité. Le trio s'élance sur des chemins ardus où chacun sera confronté tant à de dangereuses créatures, promptes à leur barrer la route, qu'à ses propres démons. Comment être sûr de faire les bons choix en tenant en balance sa destinée personnelle et tout l'avenir de son peuple ? Voici un livre surprenant et envoûtant à la forme particulièrement originale. Texte et images, loin d'être posés en simple vis-à-vis, s'entremêlent en un tout foisonnant comme une incantation venue du fonds des âges. L'écriture, poétique et fouillée, s'allie à l'intrigue construite en écho à divers mythes, et se trouve magnifiée par un graphisme inspiré des peintures pariétales de divers continents. L'intrigue se clôt d'ailleurs sur une succession d'images muettes qui laissent le lecteur libre d'interpréter les derniers mots. Je conseille ce beau roman à tous les amateurs de légendes, et aux lecteurs chevronnés à partir de la fin du collège. 
Terminons sur une note psychédélique, à bientôt !
 

vendredi 2 juin 2017

Uchronie intimiste

Bonsoir, aujourd'hui nous allons aborder le genre de l'uchronie ou le récit alternatif de l'histoire telle qu'elle aurait pu advenir. Que se passe-t-il lorsque le cours du temps bifurque à la faveur d'évènements graves ou anodins ? Il peut en résulter des univers fictifs proches ou très éloignés du notre. Les auteurs d'uchronie se sont en général attachés à la description de changement de grands évènements historiques et leur répercussion sur la politique des états, mais qu'en est-il de la vie des particuliers, de la petite histoire de chacun ? Jo Walton, autrice galloise, s'attache à développer une réponse à cette interrogation dans son roman Mes vrais enfants, paru en France en 2017.
Le récit s'ouvre en 2015 dans une maison de retraite où Patricia Cowan, vieille femme à la mémoire défaillante, finit ses jours. Confuse, elle ne parvient pas à se retrouver dans un univers qui lui semble se métamorphoser en permanence, elle se souvient non pas d'une mais de deux existences distinctes où, quoique restant intérieurement la même personne, elle a vécu dans des lieux différents, connu d'autres amours et fondé des familles dissemblables. En parallèle, les deux mondes dans lesquels elle a habité ont évolué dans des directions opposées, l'un vers plus de paix et de progrès, l'autre vers la méfiance et la guerre généralisée. Alors où est la réalité et parmi les étrangers qui viennent lui rendre de fréquentes visites, lesquels sont ses véritables enfants ? L'univers aurait-il pu se scinder en deux à partir de son choix de répondre "maintenant ou jamais" à une demande en mariage lorsqu'elle n'était qu'une jeune institutrice ? Voici un roman subtil, captivant et très émouvant qui brasse de nombreuses thématiques. Droits et émancipation des femmes, engagement militant, relations parents-enfants, expérience de la maladie et de la vieillesse traversent les deux vies de Patricia, femme et mère aimante, il en résulte un récit généreux servi par une plume belle et simple que je conseille à tous les publics dès le lycées.
Terminons par un peu de rock, à très bientôt !