samedi 17 juin 2017

Fantasy protohistorique

Bonsoir, aujourd'hui nous allons parler de fantasy et de préhistoire, deux termes qui semblent s'exclure tant ce genre littéraire est habituellement associé à des univers médiévaux. Tout au milieu du monde, très bel ouvrage paru en avril, rédigé à quatre mains par Mathieu Rivero et Julien Bétan, illustré par Melchior Ascaride, échappe à cette règle. Ce court roman entraîne ses lecteurs dans un monde obscur des temps anciens, imprégné de magie et hanté par de puissants esprits.
Le récit débute au sein d'un petit village côtier dont la relique sacrée, une dent de géant, se décompose inexorablement. Les signes néfastes s'accumulent, la pêche est moins abondante, les troupeaux enfantent des rejetons difformes. Face à la perspective d'un désastre imminent, la communauté prend la décision d'envoyer leur vieux chamane, secondé de son disciple et d'une jeune guerrière, au mythique ossuaire des géants pour en ramener une nouvelle relique capable de restaurer leur prospérité. Le trio s'élance sur des chemins ardus où chacun sera confronté tant à de dangereuses créatures, promptes à leur barrer la route, qu'à ses propres démons. Comment être sûr de faire les bons choix en tenant en balance sa destinée personnelle et tout l'avenir de son peuple ? Voici un livre surprenant et envoûtant à la forme particulièrement originale. Texte et images, loin d'être posés en simple vis-à-vis, s'entremêlent en un tout foisonnant comme une incantation venue du fonds des âges. L'écriture, poétique et fouillée, s'allie à l'intrigue construite en écho à divers mythes, et se trouve magnifiée par un graphisme inspiré des peintures pariétales de divers continents. L'intrigue se clôt d'ailleurs sur une succession d'images muettes qui laissent le lecteur libre d'interpréter les derniers mots. Je conseille ce beau roman à tous les amateurs de légendes, et aux lecteurs chevronnés à partir de la fin du collège. 
Terminons sur une note de jazz, à bientôt !
 

vendredi 2 juin 2017

Uchronie intimiste

Bonsoir, aujourd'hui nous allons aborder le genre de l'uchronie ou le récit alternatif de l'histoire telle qu'elle aurait pu advenir. Que se passe-t-il lorsque le cours du temps bifurque à la faveur d'évènements graves ou anodins ? Il peut en résulter des univers fictifs proches ou très éloignés du notre. Les auteurs d'uchronie se sont en général attachés à la description de changement de grands évènements historiques et leur répercussion sur la politique des états, mais qu'en est-il de la vie des particuliers, de la petite histoire de chacun ? Jo Walton, autrice galloise, s'attache à développer une réponse à cette interrogation dans son roman Mes vrais enfants, paru en France en 2017.
Le récit s'ouvre en 2015 dans une maison de retraite où Patricia Cowan, vieille femme à la mémoire défaillante, finit ses jours. Confuse, elle ne parvient pas à se retrouver dans un univers qui lui semble se métamorphoser en permanence, elle se souvient non pas d'une mais de deux existences distinctes où, quoique restant intérieurement la même personne, elle a vécu dans des lieux différents, connu d'autres amours et fondé des familles dissemblables. En parallèle, les deux mondes dans lesquels elle a habité ont évolué dans des directions opposées, l'un vers plus de paix et de progrès, l'autre vers la méfiance et la guerre généralisée. Alors où est la réalité et parmi les étrangers qui viennent lui rendre de fréquentes visites, lesquels sont ses véritables enfants ? L'univers aurait-il pu se scinder en deux à partir de son choix de répondre "maintenant ou jamais" à une demande en mariage lorsqu'elle n'était qu'une jeune institutrice ? Voici un roman subtil, captivant et très émouvant qui brasse de nombreuses thématiques. Droits et émancipation des femmes, engagement militant, relations parents-enfants, expérience de la maladie et de la vieillesse traversent les deux vies de Patricia, femme et mère aimante, il en résulte un récit généreux servi par une plume belle et simple que je conseille à tous les publics dès le lycées.
Terminons par un peu de rock, à très bientôt !

vendredi 19 mai 2017

Stratégie antique

Bonsoir, aujourd'hui retour sur une période historique assez peu traitée par la bande-dessinée, les guerres puniques. Entre le troisième et le second siècle avant J.C. deux puissantes cités en expansion, Rome et Carthage, se livrèrent un affrontement sans merci pour assoir leur hégémonie sur la Méditerranée. Le manga Ad astra de Mihachi Kagano dont dix tomes sont parus depuis 2011 retrace la deuxième guerre punique en se concentrant en particulier sur la stratégie militaire et les personnalités des protagonistes.
Le titre fait référence à l'expression latine "ad astra per aspera" qui signifie "par des sentiers ardus jusqu'aux étoiles" et évoque la course incertaine vers la gloire. La deuxième guerre punique qui dura de 218 à 202 avant J.C. fut un conflit long et éprouvant où s'illustrèrent deux fameux stratèges adversaires, Hannibal Barca et Publius Cornelius Scipio qui obtint le surnom de Scipion l'Africain en emportant la lutte. C'est à travers ces deux protagonistes que l'on suit l'évolution de la situation géostratégique et politique de chaque camp, ainsi que les vies de leurs auxiliaires, essentiellement Ibères et Celtes, des populations civiles prises dans la tourmente, sans oublier les animaux de guerre - notamment les célèbres éléphants. C'est peu dire si le récit est épique et vraiment prenant, y compris pour les lecteurs pas spécialement adeptes de la bagarre, car même si les empoignades sanglantes ne manquent pas, il ne s'agit pas de violence gratuite. Toutes les batailles, les manœuvres tactiques qui les précèdent et les conséquences humaines qui s'en suivent sont décortiquées avec finesse par l'auteur. Le dessin un peu statique dans le premier tome s'améliore par la suite. En bref, une excellente série que je recommande à tous les amateurs de péplum dès le lycée.
Terminons par une vidéo en deux partie reconstituant quelques batailles de ce conflit, à bientôt !

jeudi 4 mai 2017

Sorcellerie décryptée

Bonsoir, aujourd'hui, présentation d'un essai d'ethnologie sur un sujet porteur de multiples fantasmes : la sorcellerie dans le monde actuel. Au-delà des clichés des vieilles femmes et vieux messieurs à chats, balais, longues barbes et chevelures blanches, qui sont réellement les sorciers contemporains et comment ces drôle d'individus pratiquent-ils leur art en France ? Les mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada, publié en 1977, dresse un premier aperçu instructif de ce domaine après une enquête approfondi dans une communauté rurale.
L'autrice a débuté son enquête en 1969 dans le bocage mayennais, ses investigations lui ont pris plusieurs années et l'ont amenée à des conclusions qu'elle ne soupçonnait pas. L'essentiel de la sorcellerie ne réside pas tant dans la confection de charmes, rites et potions magiques - même si ces pratiques existent - que dans la relation d'emprise qui se noue entre un ensorceleur et sa victime. Personne ne parle ouvertement de magie, de peur de passer pour crédule ou simplet, mais lorsqu'une succession de malheurs s'abat sur une même personne, le doute n'est plus permis, il s'agit d'un sortilège. Par la parole, la simple présence physique, quelques gestes, et tout un ensemble de petits faits, imperceptibles aux profanes, les sorciers, en grands manipulateurs, terrorisent et poussent au malheur les proies désignées des forces occultes qui les habitent. Seul un désorceleur, c'est-à-dire une personne investie d'un pouvoir équivalent à celui de l'agresseur, et décidée à s'en servir pour protéger les victimes, peut venir à bout d'un sorcier. L'autrice elle-même fut prise par certains de ses interlocuteurs pour une sorcière, tant son intérêt pour le sujet la plaçait en position suspecte dans cet univers secret, aux frontières mouvantes, empli de violence et de mystère qu'il lui fallait rationaliser. Difficile de restituer un résumé pertinent de cette étude, entre promenade anthropologique, essai de psychologie et incursion en terre de rêves et de cauchemars, je conseille cette lecture troublante à tous les curieux dès le lycée.
Where I Rest par Audrey Kawasaki (2011)
Terminons sur un extrait de Fantasia, "L'apprenti sorcier" de Paul Dukas, à bientôt !